Lorsqu’Amged B. Shwehdy avait assisté à son premier Forum mondial sur la gouvernance de l’Internet (FGI), en 2019, il espérait retirer des enseignements des débats qui déterminaient l’avenir de l’Internet. Au lieu de cela, il avait découvert à quel point la Libye était peu représentée dans ces conversations.
« Je me souviens d’avoir été là parmi le public et d’avoir ressenti un fort sentiment d’absence et non de participation. La Libye n’était pas seulement sous-représentée, mais elle était quasiment invisible dans le débat global sur la politique numérique. »
Pour Amged, spécialiste libyen en gouvernance et politique du numérique, et également ancien élève de l’Internet Society, l’expérience mettait en lumière un défi auquel étaient confrontés les pays sous-représentés dans la gouvernance mondiale de l’Internet : les débats sur l’Internet ne correspondent pas toujours à toutes les communautés affectées par leurs décisions.
Cette prise de conscience était troublante, mais constituait aussi une source de motivation. Au lieu d’accepter cette absence, Amged s’était posé une autre question : de quoi avait besoin la Libye pour devenir une contributrice active aux débats sur la gouvernance de l’Internet ?

Amged au Forum sur la gouvernance de l’Internet en Afrique, en 2024.
À la découverte d’une solution ouvrant à la participation
Désireux de mieux comprendre la gouvernance de l’Internet, Amged s’était inscrit à la Middle East and Adjoining Countries School on Internet Governance (MEAC-SIG – École du Moyen-Orient et des pays adjacents sur la gouvernance d’Internet) en 2023. Cette expérience lui avait permis de rencontrer un réseau de praticiens, de décideurs et de leaders émergents de toute la région, tout en renforçant ses connaissances du modèle multipartite de la gouvernance de l’Internet.
Fort de cette expérience, Amged avait ensuite rejoint le Programme de début de carrière de l’Internet Society en 2024. Ce programme lui avait permis de prendre part à des débats sur la gouvernance de l’Internet, d’élargir son réseau professionnel et de comprendre plus en profondeur l’influence des décisions de politique numérique sur les communautés du monde entier.
Surtout, il avait commencé à se rendre compte que la représentation à elle seule ne suffisait pas.
« Le tournant décisif, pour moi, c’est lorsque que j’ai compris que si nous étions présents dans les espaces mondiaux, mais ne disposions pas d’un écosystème national structuré, alors nous n’étions que des observateurs, incapables d’agir sur les résultats »
Cette réalisation est devenue la force motrice de son travail en Libye.
Pourquoi la participation est importante
Les jeunes des pays sous-représentés dans les débats sur la gouvernance de l’Internet peuvent se retrouver confrontés à des obstacles considérables qui les empêchent de participer. Ils sont ainsi peu informés des opportunités et pénalisés par les frais de déplacement et les restrictions de visa. En outre, même lorsque des individus ont accès à des forums internationaux, l’expérience ne débouche pas automatiquement sur un engagement continu ou un impact sur la communauté.
Amged a pu constater ce défi en direct.
« Si les jeunes s’expriment seulement après que les décisions ont été prises, on n’est plus dans la participation, mais dans la figuration. »
Selon lui, une participation qui a du sens passe par des communautés locales dotées des connaissances, de la confiance et des structures leur permettant de contribuer de façon cohérente aux débats nationaux, régionaux et mondiaux.
La Fondation Internet Society travaille depuis longtemps à mettre en place de telles opportunités. Depuis 2020, la Fondation a investi plus de 2 millions de dollars américains dans les Forums sur la gouvernance d’Internet (FGI) et les Écoles sur la gouvernance de l’Internet (SIG) au plan national, régional et mondial. Elle a ainsi renforcé la participation multipartite et contribué à former les futurs leaders de l’Internet dans le monde entier.
De la formation à l’action
Fort de ces connaissances, de ces compétences et de ces connexions nouvelles, ainsi que d’une vision plus claire des facteurs nécessaires à une participation efficace, Amged s’est attelé depuis l’étranger à créer des opportunités similaires pour la communauté libyenne de la gouvernance de l’Internet.
Sa première action a consisté à aider à créer le Chapitre de Libye de l’Internet Society, en rassemblant les membres de la communauté technologique du pays autour d’une vision commune d’un Internet ouvert, mondialement connecté, sécurisé et digne de confiance.
Le chapitre s’est transformé en une plateforme de collaboration importante, mais Amged avait compris que pour créer un écosystème durable de gouvernance de l’Internet, il allait falloir venir en aide à une nouvelle génération de leaders.
Cette prise de conscience a été suivie de la création de l’École libyenne de gouvernance de l’Internet, lancée en août 2024 grâce à une collaboration entre le Chapitre de Libye de l’Internet Society et l’Initiative Annir.
« L’École libyenne de gouvernance de l’Internet a été conçue en fonction d’un objectif très clair : les participants, qui n’étaient que des observateurs de la gouvernance de l’Internet, devaient devenir des contributeurs actifs à cette dernière. »
Le programme combine des connaissances techniques, une éducation aux politiques et un engagement multipartite. Dans le même temps, il encourage les participants à poser un regard critique sur les défis liés à Internet et à élaborer leurs propres idées et solutions.
Surtout, il crée des parcours d’engagement continu longtemps après que les participants ont terminé le programme.
« L’accès aux forums mondiaux n’est pas un but en soi : le véritable impact commence lorsque cet accès se concrétise par la création d’institutions locales, de communautés et d’une influence via une politique. »
Cette vision est déjà en train de prendre forme. Tandis que la communauté libyenne de la gouvernance de l’Internet se développait, le Forum libyen de la gouvernance de l’Internet est devenu une importante plateforme de dialogue entre le gouvernement, la communauté technique, la société civile, les universités, les jeunes et le secteur privé.
Même s’il n’est pas un organisme doté d’un pouvoir décisionnel, le Forum a renforcé la collaboration sur la gouvernance numérique, la cybersécurité, les droits numériques et le développement d’Internet, tandis que la participation du gouvernement s’accroissait.
Profitant de cette dynamique, Amged contribue également à la réforme de la politique numérique en Libye. Pour ce faire, il s’appuie sur l’initiative communautaire pour la réforme de la politique numérique publique en Libye, mise en œuvre par l’initiative Annir, en partenariat avec le Chapitre de Libye de l’Internet Society. Cette initiative démontre comment les principes collaboratifs et l’approche multipartite préconisés par la communauté de l’Internet Society se concrétisent sous la forme d’une réforme pratique de la politique.
Faire émerger une nouvelle génération de leaders
Lors de ses promotions de 2024 et de 2025, l’École libyenne de gouvernance de l’Internet a diplômé plus de 50 participants issus de l’ensemble du pays. De nombreux diplômés se sont ensuite engagés dans des débats nationaux, régionaux et mondiaux sur la gouvernance d’Internet, apportant leur expérience et un regard neuf aux échanges politiques.
Pour Amged, toutefois, le résultat le plus significatif n’est pas le nombre de diplômés ou d’événements organisés, mais de voir les participants acquérir la confiance nécessaire pour devenir des leaders. Un événement illustre bien ce changement : le lancement du tout premier Forum libyen de la Jeunesse sur la gouvernance de l’Internet (FGI Jeunesse), une plateforme conçue et gérée par les jeunes eux-mêmes.
Cette initiative incarne le passage de la participation à la responsabilisation, signe que la communauté commence à devenir autonome.
« Cette évolution montre que l’école ne se contente pas de développer des connaissances, mais acquiert aussi la capacité d’agir et de s’approprier l’enjeu », explique Amged.

Le lancement du premier FGI Jeunesse libyen en 2026.
Le FGI Jeunesse a offert aux jeunes de nouvelles opportunités de s’impliquer dans les enjeux de la gouvernance de l’Internet, d’échanger sur les défis affectant leurs communautés et de contribuer aux débats qui influencent l’avenir numérique du pays.
De l’avis d’Amged, c’est la preuve qu’investir dans les personnes est une démarche porteuse d’un effet durable.
L’effet d’une opportunité unique
Rétrospectivement, Amged perçoit un lien clair entre les opportunités dont il a bénéficié et les initiatives communautaires qui en ont résulté.
« Lorsqu’un participant au programme acquiert la confiance, les compétences et le réseau indispensables pour s’impliquer de façon significative dans la gouvernance de l’Internet, il reste rarement isolé. Il commence à réunir d’autres personnes, à assurer le mentorat de ses homologues et à lancer des débats locaux totalement inédits. C’est à ce moment-là qu’apparaît l’effet multiplicateur. »
Les répercussions sont déjà visibles. Aujourd’hui, les diplômés de l’École libyenne de gouvernance de l’Internet contribuent aux débats, organisent des dialogues avec la communauté, soutiennent de nouvelles initiatives et aident à développer des opportunités pour les futurs participants.
« En ce sens, lorsque vous investissez dans un individu, votre démarche ne se limite pas à ce seul individu. L’idée est d’activer un nœud tout entier dans un écosystème de changement élargi. »
Un leadership enraciné dans la communauté
Aujourd’hui, Amged continue de soutenir les initiatives de gouvernance de l’Internet grâce à divers outils tels que le mentorat, la création de communautés et la participation aux activités régionales dans toute la région Afrique et MEAC (Moyen-Orient et pays adjacents).
Il est également enseignant-chercheur à la Commission économique pour l’Afrique aux Nations unies. Ses travaux sur l’infrastructure numérique publique reprennent un grand nombre des mêmes principes qui orientent son travail communautaire : ouverture, inclusion et collaboration.
Tout au long de son parcours, il s’est attaché à établir un lien entre les opportunités à l’échelle mondiale et l’action locale.

Forum libyen de 2026 sur la gouvernance de l’Internet
« Le secret n’est pas de traiter les espaces mondiaux et locaux comme deux choses distinctes, mais comme des couches interconnectées du même travail. »
Cette philosophie continue de déterminer son approche. Il rapporte ainsi en Libye les enseignements des forums internationaux, tout en veillant à la représentation des expériences et des visions locales dans les débats mondiaux.
« La création d’un Internet ouvert et inclusif n’est pas un projet unique, mais le résultat cumulé de nombreuses initiatives locales, liées entre elles par un but commun. »
Le conseil qu’il donne à la nouvelle génération de leaders de l’Internet reste simple :
« N’attendez pas qu’on vous donne la permission de vous impliquer. Commencez par adhérer aux réseaux existants, par apprendre le langage de la politique et par contribuer là où vous vous trouvez. Sur la durée, la cohérence compte plus que votre point de départ. »
